Tout ce qui monte doit redescendre

Par Alain Gagnon
Publié dans l’édition d’août 2021 du journal Le Branché

Après avoir vécu un marché du bois de sciage à des niveaux que personne n’avait anticipés, l’industrie du sciage vit depuis la mi-mai la baisse la plus marquée de son histoire, et ce en 6 semaines. En effet, l’indice Pribec a perdu plus de $1000.00 du 1000 pmp à coup de $150.00 et même $200.00 par semaine. Le conte de fée que l’industrie forestière vivait depuis un an s’est transformé à la vitesse de l’éclair en un gigantesque ‘’hangover’’ de lendemain de veille. Il faut croire que l’adage ‘’tout ce qui monte fini toujours par redescendre’’ prend tout son sens cette année. Mais qu’est-ce qui explique cette chute aussi rapide des marchés nord-américains? En fait, il y a plusieurs facteurs.

Premièrement, la demande a été telle que le coût des matériaux et des intrants dans une maison neuve a augmenté substantiellement. Tout coûte plus cher. La demande accrue combinée à la rareté de la main-d’oeuvre chez les manufacturiers ont contribué à allonger de plusieurs mois les délais de livraison de tout ce qui est essentiel à la construction d’une maison en commençant par le béton. La rareté de la poudre de ciment fait en sorte que les usines de béton doivent rationner leurs clients et ainsi retarder la réalisation d’une grande proportion des chantiers de construction en Amérique du Nord. Les panneaux, les poutrelles, les fenêtres, le gypse, la plomberie, les poignées de porte, les électroménagers, tout y passe. Les entrepreneurs n’ont d’autre choix que d’attendre. Pendant ce temps, le bois ne s’installe pas.

Deuxièmement, les détaillants ont tellement craint de manquer de bois qu’ils ont acheté tout ce qu’ils pouvaient cet hiver en prévision d’une saison record, basée sur leurs chiffres de l’été dernier. Les délais de livraison du bois s’étaient rallongés, mais ceux-ci ont fini par recevoir leurs commandes et emplir leurs cours.

Troisièmement, la vaccination massive donne les résultats attendus et provoque la baisse des cas de covid. Elle a rendu possible la levée partielle des mesures sanitaires. L’ouverture des restaurants, les visites familiales, les sorties entre amis et la possibilité de recommencer à faire des activités dont on a été privés trop longtemps ont mis un frein à l’élan de ‘’l’homo bricolus’’ qui vidait littéralement les tablettes des marchands de matériaux de construction à pareille date l’an passé. La loi de l’évolution de Charles Darwin s’applique aussi à L’homo-bricolus qui s’est transformé en quelques mois en homo-voyagus. Pour l’instant, celui-ci ne migre qu’au Québec et un peu dans le reste du Canada, mais il envisage parcourir de plus grandes distances dès que les frontières internationales rouvriront. Les budgets voyages sont revenus d’actualité. Pendant ce temps, il ne rénove pas, ne bâtit pas de patio ni de cabanon.

Finalement, la crainte d’une surchauffe de l’économie américaine alimentée par les généreux programmes d’aide et plans de relance post-covid ont fait craindre une inflation prématurée par les spécialistes. Si tel était le cas, la banque centrale américaine n’aurait d’autre choix que d’élever les taux d’intérêt pour contrôler dès la fin 2022, une hausse généralisée des biens de consommation. Ce spectre a été l’élément déclencheur qui a envoyé au début du mois de mai le signal aux acheteurs de bois nord-américains de mettre leur carnet de commandes sur pause, le temps de voir clair dans cette frénésie qui semblait sans fin.

La bonne nouvelle dans tout ça, c’est ce qu’on appelle les fondamentaux. La baisse de la demande est très probablement ponctuelle. À mesure que les chantiers de construction retrouveront leur rythme normal, que l’homo-voyagus aura muté en un hybride voyago-bricolus, la construction neuve canadienne et américaine ainsi que la rénovation continueront de générer une consommation de bois d’œuvre soutenue, ce qui devrait contribuer à maintenir pour les 4 à 5 prochaines années des prix viables tant pour les consommateurs que pour les producteurs.