Les aires protégées au Québec | Au delà des impressions

Entrevue avec Guilhem Coulombe, ing. f.

Pas toujours facile de se faire une tête sur la question des aires protégées. Guilhem Coulombe, ingénieur forestier chez Groupe Crête, travaille sur le dossier depuis au moins 15 ans. Il nous apporte quelques éclaircissements sur le sujet.

Pour les forestiers et l’industrie du sciage qu’est-il important de savoir sur les aires protégées ?

Il y a 12 ans, le gouvernement a décidé d’augmenter le réseau des aires protégées au Québec. L’objectif : atteindre un niveau comparable à celui des autres pays. Le Québec s’est donné un objectif de 12% pour l’ensemble du Québec. Après, c’est devenu 12 % par région.

Le problème, c’est que quand on cherche des aires protégées, on se tourne systématiquement du côté du territoire forestier public. Mais les milieux exceptionnels ne se trouvent pas que là ! Une aire protégée peut protéger aussi un relief, un milieu humide. Il peut s’agir aussi d’un écosystème qui n’est pas immédiatement exceptionnel, mais qui aurait le potentiel de l’être. Quand on protège un milieu naturel, c’est en vue de ce qu’il va devenir dans 150, 200, 300 ans. Un bon exemple de milieu exceptionnel dans la région c’est les tourbières de Lanoraie ou encore les iles de Berthier qui abritent la plus grande Héronnière en Amérique du Nord.

Mais revenons à notre objectif de 12 %. En fait, ce que j’essaie de faire valoir, c’est que, dans la région, l’industrie forestière a déjà fait une croix sur une grosse part de la possibilité de récolte. Il serait temps de braquer le projecteur vers d’autres types de territoires auxquels on ne pense pas. Je pense à certains milieux humides au nord de Montréal. Dans la région, si on tient compte du parc du Mont-Tremblant et d’une partie de la forêt Ouareau on arrive à près de 24 % d’aires protégées. C’est plus que 12 %… On est loin d’être des mauvais élèves. Mais ce qui abaisse la moyenne générale, c’est la zone à partir de Saint-Côme et Sainte-Émilie en descendant. On croit sans doute que c’est impossible parce que c’est une zone domestiquée. Mais c’est faux.

L’aire protégée n’est pas toujours une cloche de verre

On dit que la moyenne des aires protégées au niveau mondial est de 25 %. Si on se compare à cette moyenne, on peut donner l’impression d’être le mouton noir de la protection environnementale. Or, l’appellation « aires protégées » désigne plusieurs types de protection, allant des villages ruraux aux réserves naturelles où aucune infrastructure ou présence humaine n’est permise. C’est ce qui fait qu’un pays comme l’Angleterre affichera un taux d’aires protégées de 20 %, donc plus élevé que le Québec, même s’il s’agit d’aires habitées. Les choses qui y seront interdites seront par exemple les développements de quartiers résidentiels ou de building. Ici, au Québec, nous n’avons pas d’aires protégées qui entrent dans la catégorie « paysage humanisé ». Par contre, si l’on compare notre taux d’aires protégées de type « réserve naturelle intégrale » à la moyenne mondiale, appelée aussi « cloche de verre », on n’a rien à envier aux autres pays. On est en tête de peloton. Ce ne serait pas une mauvaise chose toutefois qu’on inclut dans nos objectifs d’aires protégées des aires de type « paysage humanisé ».

Chez Groupe Crête, on n’est pas contre les aires protégées, mais on veut essayer d’implanter un réseau d’aires protégées qui soit gagnant-gagnant. Comme je le disais tantôt, sur le territoire à partir de la Matawinie en allant vers le Nord, on a 24% d’aires protégées. Or, la partie au sud de la Matawinie compte moins de 1% d’aires protégées. C’est là qu’il y aurait un effort à faire. Avec 24% de la possibilité forestière vouée à des fins de conservation stricte, on croit que l’industrie a fait sa part. On ne veut pas que toutes les aires protégées de la région soient concentrées dans le territoire forestier. Ce serait un peu injuste. Car chaque hectare d’aires protégés supplémentaires enlève du bois à nos attributions. Le Piémont au sud de la Matawinie, par exemple Sainte-Marcelline, pourrait entrer dans cette catégorie. Une autre option serait le rachat de propriétés à forte proportion de milieux humides et de biodiversité. On en trouve beaucoup dans le sud de la région. Quand des portions du territoire public sont proposées comme aires protégées, on participe à la réflexion pour s’assurer que les décisions nous handicapent le moins possible. Par exemple, on regarde si elles ne nous bloquent pas l’accès à un autre territoire ou à des dépôts de gravier. Or la meilleure façon de faire valoir les intérêts des industriels est de tenir compte des intérêts de conservation et de chercher un partage juste du territoire. C’est pourquoi nous travaillons de façon transparente avec toutes les parties prenantes pour sélectionner des milieux naturels qui ont une haute valeur de conservation et riches en biodiversité. Comme forestiers, nous avons l’expertise pour déceler les milieux naturels exceptionnels. Aussi je crois que contrairement à la croyance populaire nous sommes des partenaires de choix dans la mission du développement durable.

Par ailleurs, je tiens à ajouter qu’un territoire forestier qui n’est pas reconnue comme aire protégée n’est pas voué à l’anéantissement du milieu naturel. Nous ne pratiquons pas la déforestation. La forêt repousse. Le vrai responsable de la destruction des milieux naturels exceptionnels, en particulier des milieux humides, c’est l’étalement urbain. Une fois le territoire asphalté, plus rien ne repousse.